Archives par année : 2008

Espace Fumant


Chez moi et nous tous les autres, autant qu’on est, la loi diffère de celles qui se votent à l’Assemblée dans le palais de pierres équarries.

Nous pouvons enfumer les lieux publics, y fulminer, laisser fuser nos plus fuligineuses ou lumineuses pensées, à haute voix et pipe ou clope au bec.

Sous les boisseaux de mil, adossés aux huit piles de banco, nous menons de concert tapage et tabagie tel des dogons pas d’acc’ dans la case à palabres.

Le tabac est un truc de Peaux-Rouges, de nègres noirs et de niaquoués — qui eux le chiquent à la carotte, aussi.

C’est pour ça qu’ils ont interdit le tabac en réunion. Ils veulent nous suçoter la quintessence du Grand Esprit, ça ne fait aucun doute : inhalant et soufflant les volutes du pétun, nous lui sommes liés comme chicotin et nicotine.

Le cul, les pieds dans la poussière, il faut fumer ensemble dans nos cases ; le toit est bien trop bas pour qu’en se relevant notre élan coléreux se refrène de crainte de s’y faire une bosse à la caboche.

De la roulée dans le papier au calumet, la différence ne tient pas au moindre brin : c’est du pareil au même dedans et ça pique les yeux, ça tient entre les doigts ; on boit du chaud nuage gris et sec ; on voit l’autre soudain gentiment à travers la dansante dentelle balayée par nos cils ; on fait la paix enfin ; plaisir de vrais civilisés.

Les missionnaires hygiéniques nous ont bouté de nos troquets : clopons chez nous, chez moi : foutons-nous en plein les poumons, vibrons à l’unisson des naguilés et des houkas du monde entier dans nos fumoirs !

***

La plupart des solanacées sont des plantes métèques ; il convient donc de les éradiquer : la prochaine sur la liste est le piment. Notre queutard ignare de présidoche et son gouvernement de vertueux ligueurs tiennent beaucoup à l’entretien de leur troupeau de turbineurs pour les laisser ainsi se médiquer les sentiments aux sucs alcaloïdes sauvages : le piment nous ravage du pourtour de nos lèvres au trou de balle et c’est intolérable. Mauvais pour la Sécu.

Vont nous interdire de bouffer des patates pas cuites : la solanine qu’elles contiennent à l’état cru défonce à mort, c’est bien connu.

Je résume : pour vivre normalement, au XXIème siècle, faut fumer en loucedé, acheter du fromage au lait cru au black, aller quérir nuitamment un poulet digne de ce nom chez le pépé du coin au risque de se faire gauler par les gabelous à képis planqués au bord des routes.

Enfin, on peut toujours contourner la loi : c’est tout à fait légal de fumer à l’intérieur d’un tube vertical de taille humaine non couvert. Mais même dans un modèle en plexiglass transparent, on aurait l’air fin. Et puis pas besoin de cloper : dans le métro c’est de l’air trois fois pété que l’on respire… mais ils vont bientôt prohiber les fayots si ça se sait ; alors…

 

On ira passer nos vacances au bord d’une autoroute, tiens !
On s’enfumera aux feux de bois verts, devant nos cheminées.
On sniffera du châtaignier.
On déterrera la mandragore, sous le pendu.
On s’engazera dans les garages clos
ou la gueule dans le four, au bon propane.

Directement au détendeur, si l’on veut ; carrément.

On se pètera la gueule au gros sel.
On se tranchera les quatre membres.
On boira cinquante litres d’eau d’affile.
Ce n’est pas interdit.

 

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Express de nuit

Cyp 1996


Pas un mot.
Le coq dort
et se les pèle
hissé dans la glycine
par grand’ peur du renard
qui lui a tout bouffé ses poules.

Plumé-vidé :
850 grammes.

La main qui l’a nourri le mord
les doigts luisants
de sauce à l’estragon.

***

Toujours se méfier de la gamelle…

***

N.B. : L’art du haïkou de chez nous est plus disert et blablateux que son cousin nippon le 俳句, si ça lui chante.




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Vie en tube



Quelle belle entube, quelle entourloupe.
Ça pulse dans la glu, ces derniers temps ; pas que pour moi ; ça tourne en et rond, comme d’ordinaire, et pourtant c’est extra.

Un mort d’abord, un grand : René Kappler, érudit pétillant, haut perché, ascète bon vivant comme un nippon de l’ancien temps.
J’avais longtemps marché sur les sentiers, avec René et Claire, et une bonne douzaine d’autres, sur le chemin de Régordane il y a trente ans.
Et vingt au moins que je ne l’avais pas revu…
On marchait toujours, mais chacun dans son coin : lui ici, moi au loin.
Il est de ceux qui ne me quittent jamais depuis le premier jour et tout le temps, qui sont des stèles sur mon plateau venteux, et qui sont peu, et très précieux.

***

Je traverse la vieille ville et puis passé la Krutenau miteuse de cette année soixante-quinze ou à peu près, c’est la grande avenue qui mène aux facultés, modernes. Il n’y a pas un chat, juste le vent qui tourne au pied des barres d’immeubles chics de seize étages. C’est tout en haut.

Je ne sais plus ; j’avais rencontré Claire dans la vieille ville, probablement, avec Demian et Roland. Elle avait dû m’inviter. J’ai la mémoire confuse sur ce bout de passé : c’est une période terrible que je traverse. Terrible dans tous les sens que vous voudrez, et que j’ai vite coulé sous une chape d’un béton garanti à l’épreuve des fantômes.

J’étais minot, c’était bizarre : une prof de français qui j’avais eu deux ans auparavant qui m’invitait à boire le thé chez elle.
Depuis toujours, je ne vais pour ainsi dire jamais dans les immeubles contemporains. Ils ne sentent pas ma termitière, ils me font peur, je ne les aime pas, je ne fais qu’y passer vite fait comme un voleur, et j’en décampe dès que je peux.

Un ascenseur aux murs d’inox, des dalles lisses dans le couloir et pas un bruit ; des portes de bois plat et lourd, des murs tout droits, des pièces avec trop de lumière et de grandes fenêtres, des tapis pâles, du mou dessous les pieds. Et Claire là, toute joyeuse, en pull-over à col roulé, et un monsieur, René, dont elle m’avait déjà parlé, et qui est son mari.

J’ai pataugé dans un fauteuil sans savoir trop quoi dire, tétanisé. Pas l’habitude. Jamais pénétré chez chez des gens à l’aise par la porte, avant ; jamais vus dans leurs meubles, in situ ; tellement différent du perpétuel camping explosif familial et de la zone du Faubourg de Pierre. Des fois, on mangeait des betteraves sucrières cuites sous la cendre, sous la pluie, dans la glaise et le lœss, ou on suçait du pain trempé dans de la vinaigrette pendant des mois. Ou des tablettes de chocolat volées, avec du lait. On fuyait par les toits pour des histoires pas croyables, et puis pourtant…

J’étais venu pour me nourrir d’une autre chose, que nous avons en commun, René, Claire et moi, qui écrivons. Les caractères qui sont aux pages nous repaissent et ceux qui vont debout aussi, dans l’univers des bactéries et plus. René avait le regard le plus doux qui soit, et le plus attentif. Et puis les grandes oreilles, ça aide aussi à écouter. L’attention, voilà : c’était tellement neuf pour moi. Un monsieur bien mis, universitaire respecté, conversait avec moi. Je n’en revenais pas. Un rêve. Et des heures et des heures, encore, et sur tout. Des rayons de toutes les lumières, parce que René était le plus gentil des hommes et que ses rares grommellements n’étaient même pas crédibles.

Après, on ne s’est longtemps plus perdus de vue : je repérais le sentier en hiver, seul, à pinces, avec mes cartes IGN, roupillant dans les salles des fêtes, dans le foin ou chez le curé. Trois bonnes semaines dans la bouillasse et la cévenne trempouille. Et au mois d’août avec les pèlerins, du Puy jusqu’à Saint-Gilles-du-Gard.

Je dois très gros à Claire et à René. Si j’écris, là, c’est qu’ils ont battu le briquet devant moi, allumé la loupiote…
Je ne pleure pas : quand je pense à René, je souris.

Claire nous a écrit un beau message d’adieu dont je vous donne un extrait :

***

…Il disait qu’il aimerait mourir en marchant. Il s’est endormi, jeudi, paisiblement, dans son lit, ce lit qu’il aimait tant, lui qui avait l’art de la petite sieste et du repos paisible.

Son visage est non seulement paisible, il rayonne d’une joie et d’un amour incommensurables. Il était beau, mais ce visage-là est le plus beau de tous ses visages. Ce qu’il cherchait ardemment, il l’a trouvé : c’est un témoignage de ce qu’est notre destinée véritable, ce vers quoi nous nous dirigeons sans le savoir…

***
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FIFTY… FIFTY ?

Au cœur de l’hiver
les rats se terrent
pour fêter nouvel an
et les cinquante
que vient de se choper
le Cyp qui vous l’écrit.

***

On a sorti les deux rallonges et comme on est nuls en chaises, les voisins ont ramené les leurs, et les copains ont rappliqué, et la marmaille qui va avec. Je fête pas ; mais là quand même, fallait marquer le coup, faire péter les bouchons, grignoter des machins chinois, dire du mal du gouvernement, rouler des cigarettes, faire rigoler Natacha, un an et des, torse dressé les yeux brillants sur les genoux de sa Stéphanie de maman, causer de la zone à Roubaix avec nos chtimis de nouveaux voisins qu’ont fui pour atterrir ici et trouvent ça plutôt pas mal du tout, et reposant.

Quand même je suis content, là : avec cinquante balais ça va être nickel partout, même dans les coins. Je me dis aussi que même avec cinquante de plus je changerai pas le monde. Il en faudrait bien plus. Avec les copains et les copains des copains, ça devrait le faire. Ça le fera un des ces quatre, j’en suis certain. Y en a, au bout d’un temps, ils y croient plus. Ils deviennent des Vénus de Milo.

Et y en a d’autres qui ne les baissent pas, et se serrent les coudes ; les rats amis dont c’est l’année décidément, et qui se terrent en attendant le chaud printemps…

***

Que l’année du Rat-Terre vous colle le moral au zénith, des pépètes pleins les poches, plein d’amour fou, des extases à foison ainsi que du ravissement et le touticouanti.




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PETITE CUISINE



 

Silence-radio, je bricole en râlant, les dents serrées, contre la mécanique.

Il n’y a plus que ça, je tourne en rond, je ne sors pas deux mois durant, je ne mets pas le nez dehors puisque ça ne m’intéresse pas. Je vis dans un pays tout abruti, sans intérêt, dont je me fous. J’aime le mouton dans mon assiette, mais c’est un animal très con de son vivant et qui ne suscite pas en moi l’émotion violente éprouvée à la vue matutinale d’une troupe de poulaille en rut sur gravier d’une cour de base et basse.

C’est pas que j’aime pas la France, puisque le pays où je vis n’est pas la France.

La France, c’est autre chose. Enfin, pas toujours. Souvent été un pays moche, comme maintenant. Comme plein d’autres pays, sauf que c’est là où y s’trouve que je suis, planté comme un poteau ; planté. Le voyageur trouve à ce si fâcheux cela, remède en tournoyant à contresens d’une planète sens dessus-dessous. Il ne fait que passer, toujours, et il est mieux ainsi, pétant de joie la croupe au vent.

C’est pas marrant un nomade juste avant le printemps, ça morigène et ça rumine, ça se fait chier les pieds rivés sur le plancher entre des murs ; Annie le sait depuis toujours, et tous les compagnons aussi. Ça me rend mornichon, cornichon, et tel un malossol, je suis pas à choper à la pincette en bois, mais du tout bout des doigts.

***

Je n’ai pas jeté un œil au Net depuis longtemps ; il y a un tournant, là, que je n’ai pas envie de négocier. Le Net, j’ai comme l’impression que c’est huileux, maintenant. La Maison de la Presse du coin, voilà. Bon, et puis côté pilotique, j’ai les mêmes tracts imprimés livrés par la factrice que ceux qui bariolent les sites et j’ai plus vite fait de les benner au bourrier direct que de me bouffer les yeux et le bout des phalangettes à cliquer devant un écran.

Elle me donne juste envie de dégueuler, la pilotique d’en-france en 2008.

Tiens, rien que dans mon bled, y a mon notaire qu’est tête de liste. Vous connaissez pas mon notaire ? Maître Guérin, la fine-fleur, auquel nous devons, les Luraghi de Puycity, trois années de malheurs relatées dans mon journal sur le vieux Sitacyp, c’est pour dire. Liste de gauche contre liste de gauche : inspecteur des impôts contre notaire. Je suis en panne de qualificatifs , vous les mettrez vous-mêmes ; je fournis les crachoirs. Je pense donc je diffame pas. Je ne dis pas, je n’écris pas, je suis dans un pays où on ne dit, on n’écrit pas, ou bien juste des phrases gentiment conformées.

***

Ouais, vaut mieux enfiler la frontale, se coller le museau contre une carte-mère, regénérer des partitions perdues, tartiner de la pâte à processeur du bout d’un doigt tout argenté.

On va causer de choses futiles sur mon blog ; faut vivre avec son temps, pas vrai ? J’aime beaucoup Hortefeux, tiens.

Alors demain si j’ai le temps je vous parlerai des virus, comme ça on restera dans le ton. Et le ton, c’est con.

Douce aube aux boulangers, les aristos à la lanterne, Parisot à la LCR et Bill Gates pour tous, Arts & Lettres au fond à gauche !

 

 

 

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Carrons-nous l’oignon !


 

Béats, béants, bayant dans le bouillon,
la tête au seau, le col au chaud,
soyons benaises ;
la mayonnaise
attend nos abbatis.

 

***

Dans le pays d’en-France, les autruches se sont très vite adaptées : faute de sable, un gros pot d’eau fait leur affaire.
Le sain et vivifiant climat de nos vertes contrées les a fait se rapetisser et peaufiner leur technique d’enfouissement cérébélleux et d’anéantissement sensoriel : outre le rajout du plumage, le vidage devint vite une tradition obligée, suivi de la décollation, puis de la noyade, de l’ébullition, tout ça avec les cuisses écartées, offertes aux dents acérées et au chibre pénétrant du prédateur.

Plus soumis que ça, t’es même plus mort ; y a pas de mot pour qualifier.

Les autruches naines occidentales (Gallus gallica var. succulenculus) croient cependant dur comme fer être les maîtres du très vaste univers, et qu’elles possèdent leur prédateur en imprégnant ses chairs des leurs et de leur petite âme. Elle croient ensuite renaître et s’échapper en étant chiées ; car tel est leur étrange credo de sectatrices du Grand Caquet.

N’ayant plus aucun bec à garnir, c’est au croupion qu’on lui carre l’oignon, ce qui la comble d’aise.

***

Dans la série la vie des bêtes, les virus sont assez épatants. Mais bon, à la guerre comme à la guerre : j’avais pas de photo de virus, alors j’ai pris une poule.

On fait c’qu’on peut avec c’qu’on a, d’abord…

CARRONS TOUS LES OIGNONS !

Cyp
Kondukator d’ici-blog

 

 

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JOKER !



Maha-Shivaratri…


C’est la nuit du chasseur ; le tigre a senti l’homme.
Le ramasseur de bois perdu dans la forêt a prié dans la nuit le grand dieu bleu et il est descendu de son Himal.
Il se confond avec le ciel sans lune, comme du velours.
Son souffle effraie la terre et tout ce qui y vit.
Tout se retient ; il accepte l’offrande, ces feuilles de bhêl, lave les fautes du vieux bougre, puis il s’en va.

***

Depuis, les Hindous refont la nuit, à chaque nouvelle lune du mois de Phagun. Et puis c’est une fête où on se pète la gueule à boulettes de purée de datura cannabinée.

Trop heureux : Shiva n’a pas semé son souk, pour le coup. Alors que d’ordinaire…
Le Destructeur, oui, oui… Hiroshima, etc…

Alors, bhang-lassi pour tout le monde : pépés croulants, beldoches hargneuses, marmots braillards et vieilles filles : un continent entier dans la ouate et la vape.

Shiva, c’est le Joker, regardez-bien : il a l’air cool comme ça, mais faut pas s’y fier. Il t’a un petit côté Alex dans Orange Mécanique, et peut tout aussi bien que notre président, jouer à la crapasse et t’envoyer à la Santé d’une simple lettre de cachet. Genre brutasse, mais pas aussi vulgosse que le daron de tous les citoyens d’en-France, présentement et tout de même.

Il faut pas lui déplaire, à Shiva ; de toute façon il se fiche bien de toi : trop occupé dans le cosmos à pourchasser les démons rakshasa, ou baratter les grumeaux planétaires tout en besognant ses parèdres radioactives.

***

La religion me gonfle, mais j’aime bien Shiva. Il brasse et pue du bec et bouffe du bourgeois repu. Quand c’est vieux et moisi, il fout un coup de bull et fait la place au neuf. Des fois, y a besoin. Il y a toujours un quelque part dans l’univers où y a besoin d’un bon coup de destroy. Rien que sur terre, déjà…

Un dieu ithyphallique et punkoïde , fallait l’inventer et les hindous l’ont fait avant tout le reste du monde. Pas un dieu méchant comme la teigne tel celui des Juifs, ni tordu de la queue comme le bab’s sadique des christophiles ou des ombrageux bétylâtres.

Un dieu batifolant et rugissant, très vert-galant, pourvu d’un os pénien de pierre – le lingam – sur lequel des millions de ménagères versent du lait, de l’eau et du yaourt depuis les temps pithécanthropes.

Je suis en manque de Pan, de Dyonisos, qui se sont tus chez nous hélas ; il reste donc Shiva, et s’ils l’engluent aussi dans leurs ciboulots mous de limaçons humains, il renaîtra ailleurs et sous une autre forme. Les censeurs ne peuvent rien contre la foudre ni contre un jet de foutre du divin ruffian. Déjà qu’ils ont bien du mal à esquiver une tarte à la crème…

En pilotique, je vote Shiva aussi. C’est un parti sans compromis et pour la lutte des classes.

***

75000€ d’amende, trois mois avec sursis pour le boss.

Condamnation d’Alstom à Douai, le 6 mars 2008, pour avoir sciemment exposé ses ouvriers à l’amiante.

René Luraghi, mon père, en est mort à l’âge de cinquante-huit ans, après une agonie de six ans.

J’ai de plus en plus honte et peur d’être violé lorsque je vais à la mairie larguer mon bulletin dans l’urne.

Et je suis tout courroux…




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1 – Ver de notaire – INTROÏT




NVDF:

Vous vous apprêtez à lire un roman-feuilleton du genre polar ; un Poulpe. Si vous n’avez jamais entendu parler des aventures du Poulpe, allez faire un tour sur l’article de Wikipédia et, c’est indispensable, sur un bon vieux site qui lui est consacré.

***

Un mode d’emploi est nécessaire : Ver de Notaire est écrit en ligne, en direct et quasiment sans retouche ; sa forme actuelle est celle de son support : un blog. En trois à quatre heures, je trouve une illustration – presque toujours inédite, souvent retravaillée –, je mets le « billet » en place, trouve le titre (c’est obligatoire sur un blog), un seul mot qui n’a pas l’air comme ça, mystérieusement lié à l’histoire mais pas à l’épisode du jour, puisque j’ignore absolument ce que je vais écrire.

J’ai des idées à gaver et plein d’histoires en tête et je sais où je veux en venir, mais parti comme c’est (je vous écris du 39ème soir), c’est feuilleton : je peux balader mon Poulpe et toute sa bande jusqu’à la retraite, si le cœur m’en dit. C’est donc découpé en épisodes, en tableaux ; pas en chapitres.

 

Préambule

 

J’ai déserté le net pendant quelques semaines et puis je suis revenu… pour tomber sur le cinquième d’une série de samedis poulpiens sur rue89 et, comme les conjonctions sidérales sont à peu de choses près les mêmes que lors de mon premier contact avec ce héros ventousard et gluant il y a douze ans, je m’y recolle.

J’écris un Poulpe, donc, qui fait en quelque sorte une suite au premier (Pour cigogne le glas, éd. Baleine, 1999).
Je m’y colle d’un seul coup, comme ça, sans réfléchir, comme la première fois.
Je ne suis pas romancier, alors je me sers du costard et de la déco inventés par J.B. Pouy et quelques autres en 1995. Ça n’y va pas avec le dos de la cuiller et pas non plus par quatre chemins ; faut faire avec ce qu’on a, comme je dis.

La réapparition du Poulpe sur rue89 fait plaisir ; Gabriel Lecouvreur n’est pas un bon mortel, donc, et c’est tant mieux.
Évidemment, je fais pas comme il faut : les collègues font leur ouvrage sur rue89, en bande joyeuse, et moi je suis tout seul ici, dans mon petit atelier de Puycity d’où je ne sors jamais. Ils sont même pas au jus. J’irais leur dire, quand même…

***

Oui, ça pouvait pas en rester là… y a eu des vivants et des morts, plein de malheur et encore plus de choses jouasses, depuis ce temps… Côté mort, il y eu celle – suicide à sa sortie après onze ans de taule – du personnage principal de Cigogne, Zitouni, en 2006 — Thierry Chatbi de son vrai nom, dont je m’étais partiellement inspiré. Parce que ne sais rien faire d’autre qu’écrire des histoires vraies. Je n’y peux rien, mais tout me tombe toujours dessus, comme ça et sans raison, gratos, pan dans la gueule. Je serais moine trappiste, qu’il y aurait de l’assassinat dans les confessionnaux.

Dans ce Poulpe nouveau, c’est un notaire que je me prends sur le râble. Moi Oscar. Parce que c’est un roman, bien sûr, et que je vais mentir tant que je pourrais et qu’il ne faudra surtout pas me croire : rien n’est arrivé à personne, nulle part. Gabriel Lecouvreur n’existe pas plus que maître Pourrin et il n’y a nul Crassac ou Puycity dans notre dimension.

Comme tous mes textes depuis 2001, celui-ci est publié sous licence Copyleft , c’est-à-dire que vous êtes libres de le copier sur n’importe quel support, mais pas de le modifier ni d’en tirer le moindre profit, que je n’autorise personne à le reproduire dans mon autorisation et que la mention de l’auteur est obligatoire, ainsi que l’URL du texte original en cas de reproduction sur le Net.

Le Poulpe, son univers et ses personnages fétiches sont sous Copyright des éditions Baleine et de leurs repreneurs, qui seront bien gentils de me laisser faire (vont pas me coller en procès pour ça, non ?).

Les personnages et les événements relatés dans ce roman sont fictifs. toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait purement fortuite.

 

***

— 1 —

À Alain Pougetoux, ami très cher et homme délicieux.

***

Introïtons, donc…

Requiem… Le mot et la musique, mais pas ce demi-ton funèbre ; les chœurs comme ceux des anges d’une chapelle baroque, et puis l’azur… ce ciel si pur…
Gabriel sentit d’abord qu’il ne sentait plus rien. La totale ankylose. Puis une vibration grave, des éclats brefs sous les paupières, la langue comme du carton, les quatre membres de coton, le souffle d’un Vulcain dans la poitrine, le cœur comme un piston de vieux diesel.

Et puis le vide, affligeant. Le flip, c’est exactement ça : ne plus avoir idée, ni de qui, ni d’où, ni de quoi et encore moins de quand. Panique du voyageur, stade ultime du jetlag.

Un peu après, on se rassemble : nos pieds se reglissent dans leurs pompes, les yeux rentrent aux trous, les doigts se dégourdissent, les esprits dispersés s’unissent en un, le sien ; on redevient soi-même et on se dit qu’on l’a échappée belle. Et on fait ouf.

Et pourquoi on s’est réveillé comme ça, hein ? C’est les virages. Et si ça saute, c’est les nids-de-poules. Et s’il fait moins froid que dans les hauts du Onzième, c’est qu’on dirait le Sud. Quand-même, Gabriel se sent bizarrement décalé ; un peu comme personnage de K. Dick. Conscient d’être ici, dans une automobile en fer, sur une route et dans la nuit, avec toutes les senteurs de printemps d’hiver du nouveau siècle, ces gazouillis de piafs dans le bleu-noir des bois de chataîgniers. Et ce vague sentiment d’avoir un autre soi qui fait sa vie ailleurs, au même temps.

***

Oscar. Voilà. Je vais chez Oscar. C’est ça. J’sais plus pourquoi, mais j’y vais…
Si. Ça me revient ; je vais me reposer la couenne. J’ai besoin. Le Lot. La paix. L’herbe à Oscar… rien foutre et oublier en bouffant des girolles tout en sifflant une bière d’Olt. J’ai pas chomé, faut dire. C’est très dur d’avoir trente-cinq piges depuis douze ans. Aucune pitié, le créateur. Oui, je me casse. Fait chier, Pouy. C’est plus une vie. J’était peinard, au pieu avec Cheryl (tiens, c’est elle qui conduit…) après cette suite frénétique de missions antifafs ordonnées par le GRUB (Groupe Révolutionnaire Unifié Baleine – hommage à la passionaria mixtèque obèse du PUN (Parti Unifié Nihiliste)) – jusqu’à l’arrivée de ces hideux billets d’euros, et puis hop, au tafiot qu’il m’a dit.

Sauf que des tafs à fafs, j’en ai ma claque. C’est usant. Ça repousse. T’en éreintes un, aussi sec t’en as un autre se pointe. Non, et puis ça va bien, hein, le combat politique tout seul. Un truc de super-héros ricain, ça… Lecouvreur, Superman, même combat. Les vieux anars genre Pouy, c’est toujours le même truc : z’ont lu Marx et Captain Marvell, et avec l’âge, ils finissent par confondre. Alors ciao-bye. Qu’on me foute la paix. J’suis pas Astérix, moi. Même le Concombre Masqué, son Nikita y fait gaffe. Il le pousse pas dans ses extrêmes et il ménage son légume, lui.

Qu’ils se dépatouillent-donc eux-mêmes de ces fâcheux. Tous des pleutres. Le populo… tu m’en foutras du petit populo. Il me dégoute, tiens. Aucun intérêt. Quatre-vingt-quinze pour cent de cons molassonés. C’coup-ci tu m’auras pas, Pouy. Nib. Personne sait où on est, où on va. À bord d’une Super-Goélette plateau Saviem cru 1974… et sur une départementale.

Il est con, Oscar, mais son coup de fil pouvait pas tomber mieux, ce jour-là.

— Ho con… Oscar ! Ah là, je m’attendais pas ! Combien de temps, déjà, l’histoire de ta frangine ? Onze ans…
— Oui mais je t’appelles pas pour ça… Rien à voir. Une histoire de camion ; je t’expliques. Tu me dis oui ou merde, pas de problème. Mais comme je connais plus que toi à Paris… depuis le temps que j’y vais plus jamais. Bon voilà : c’est mon copain Lapoutre, le garageo au black, tu te souviens ? Ben il a besoin d’un service et du coup je fais le relais : il vient d’acheter le camion-plateau de ses rêves sur le net, mais faut aller le chercher à Paris et il peut pas y aller. Et moi non plus. Et faudra quand-même faire gaffe au retour, vu qu’il a ni contrôle technique ni assurance et qu’il est dans le jus. Sinon, c’est une horloge. Increvable. Quatorze chevaux fiscaux et autant de litres au cent. De super.

***

Cheryl a mal au cul, les bras qui tirent…

— Chuis crevée… Tu pourrais pas me reprendre le volant ?
— Ça roule.

Donc tout par les petite routes. Un vrai casse-tête en 2008. Éviter le képi. 672 bornes, treize heures tout moulin ronflant.

Oui, parce que j’y ai dit oui, au pote Oscar. Je peux pas lui refuser ça. Depuis la maternelle, qu’on est copains et pas juste copains. Depuis la Cité Delaunay, qui s’ouvrait au 176 de la rue de Charonne et n’est plus, remplacée par une de ces insipides et péteux immeubles né des incendies criminels à répétition du Grand Est Parisien, vaste projet immobilier à commissions juteuses cher à Chirac, maire du Paris d’alors.

C’était l’occase rêvée et l’idée de voyager à bord d’une Super-Goélette, qui est en quelque sorte un genre d’espèce de Polikarpov roulant. Côté bruit du moteur, la ressemblance est saisissante. Un troupeau de pelleteuses en plein raout amoureux. Et puis le pilotage, c’est kifkif. Freiner et tenir le cap, deux choses très difficiles. Pas délicates, mais complexes ; dangereuses. Totale concentration tout le temps, sinon la mort t’attend sur le platane.

— Y a pas de fachos dans ton coin, Oscar, si je me souviens bien ?
— Non, pas trop. Y en a, mais c’est pas le pays…
— Et les municipales, c’est comment à Puycity ?
— La gauche contre la gauche… enfin, si on peut appeler ça la gauche…

Je le sens bien, là, le plan. Vacances. Pré-retraite… Boules. Platanes.

Gabriel se faisait ces petites réflexions alors que Cheryl en écrasait ferme sur le siège du mort.
Il releva d’un revers de la main sa casquette de combat…

la suite c’est quand je veux et surtout quand je peux

 

 


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2 – Ver de notaire – PROCESSION

…Pour lire Ver de Notaire depuis le début et dans l’ordre chronologique, c’est par ici…


 

Dimanche depuis deux heures. Le vieux camion s’enquille sous l’arche de la D811. L’habitacle sent le goudron cuit ; Gabriel doit couper le contact dans la descente. Le voyant de pression d’huile est dans le rouge depuis la première grimpette des marches du Limousin. Le vaisseau d’acier bleu fait de l’autoallumage jusqu’au bas du gros bourg et pète du tuyau. Même pas un clebs pour réagir. Par-fait. Façades et volets clos, pas un être vivant.

Dernière ruelle à droite avant le pont, filer cent mètre ; une fenêtre au rez-de-chaussée d’une maison à colombages avec de la lumière. Une porte de bois rouge qui s’ouvre, une silhouette dans le noir avec trois points lumineux au sommet. Oscar a chaussé sa frontale à diodes bleues.

— Attends, je rêve ou quoi ? T’as pas pris un pli, Gabriel ! Et Cheryl ! Incroyable… Faut que tu me donnes la méthode, hein… On a le même âge et t’en fais quinze de moins… Allez, on se rentre…

Une vraie hallu. Et pourtant je suis net. Oscar cause avec son dedans, la tête encore pleine de code informatique qui dépasse. Ça lui fait des antennes quasi visibles, si on plisse un peu les yeux.

Là, mon Oscar se les gratte. Il se dit qu’y a un truc. Cheryl, on lui donne pas trente ans. Et Gabriel, alors là… Onze ans au congélo ou quoi ? L’azote liquide ? Un élixir d’os de tigre ? Ou bien maraboutés ? Le pire, c’est que ça a pas l’air de les affecter. Ils sont normaux comme au téléphone. C’est atroce. Mes cinquantes balais, moi ça se voit, au moins. Ou c’est l’air de Ledru-Rollin ? De l’air trois fois pété émané du métro sous la chaussée ; ça m’étonnerait. Va savoir.

***

— Il est putain mort ton bled, dis-donc…
— Ah, ça… Et encore vous avez du bol : aujourd’hui y a les élections municipales, sinon c’est encore plus mort. Plus mort que ça, tu meurs ; ces jours-là il n’y a que des pierres.
— On peut rester quelques jours ?
— Tant que vous voudrez, et même avec plaisir. Y a la place. D’ailleurs si vous êtes crevés, venez, je vous montre… Et si vous avez faim…
— On a tartiné dans le camelard, mais par contre un bon pieu, surtout après la Goélette…
— Allez, bises… Moi je file bosser. J’ai un ordino à finir pour demain. Je me couche jamais avant trois, quatre heures.

***

Petits oiseaux, forte odeur de café, d’encens indien couvrant celle du tabac hollandais et sinon pas un autre bruit.
Un calme vraiment calme, presque un peu trop. Cheryl s’étire et puis s’habille en moins de deux ; elle ira livrer le camion à Lapoutre dans l’après-midi et il l’amènera du côté de Marmande, où sa tante Régine l’attend. Gabriel restera chez Oscar. C’est comme ça.

Je me méfie ; Gabriel en vacances, ça ne s’est jamais vu. Inenvisageable. Galère en vue, obligé. Moi pas folle. Aller chez la tatie me faire gâter, me gaver de confits et me pinter civilisé avec ses merveilleux œufs en meurette.

Oscar était seul pour la semaine ; Louisette et les enfants partis filer un coup de main à la pose du toit de la maison de son frangin pas très loin de Duras. Célibataire d’un temps dans sa tanière : gris-blanc poil court et pas rasé, petite lunettes, un nez, polaire, sous-pull, jean à vingt balles et charentaises indonésiennes, et sec. Miniature IBM portable – son écritoire – sur la table en noyer, bol de café, cendrier marocain, paquet de Drum.

— Sers-toi. La vaisselle, c’est là, et t’as de quoi faire griller des tartines là… Tu sais quoi, Gabriel ? Y a eu un truc pas ordinaire à Puycity.
— Ah ?
— Le monument aux morts a été barbouillé de rouge pendant la nuit… Je te dis pas : déjà que c’est tendu à cause des élecs’… et ils ont tartiné des symboles zarbes sur la porte de la mairie. Alors je te dis pas.
— Oui, ben vaut mieux pas que tu me dises. Y a Pouy et les autres qui m’ont trimballé d’un bout à l’autre de la campagne électorale et j’en ai jusque là. Alors les histoires de Puycitiens, hein… qu’ils se les gardent.
— Oh ! Je vais pas te faire chier avec ça ; y a pas la moindre chance : si tu savais comme je m’en badigeonne les coucougnes, de ces zombies. Je suis chez moi comme dans une coque de noix ; je ne sors jamais. J’aime pas me promener dans les cimetières. Ils sont vieux, et c’est pas une question d’âge. Vieux. Et ils ont un goût de chiotte. Pompiers, rugby… Je vis pas pareil : je lis, j’écris, je répare des ordinateurs. Pas des machines à laver : des machines où les gens laissent des traces de leur pensée, de leur façon de vivre. Rien qu’en reniflant la poussière coincée sous les capots, je sais tout sur eux. Le plus intime. Pas besoin de bouger d’un mètre : je trouve que ça vaut plus le coup ; je sais déjà tout et ça m’intéresse pas spécialement de pousser plus loin : c’est suffisamment déprimant comme ça. Pas brillant. Ordinaire. On peut ranger les différents types d’esprits humains dans peu de petites cases. Réalité terrible… Je suis toujours le voyageur, mais j’ai posé une lourde tente en pierre ce coup-ci… Non, si tu veux te balader, t’iras seul Gabriel. Moi, je bouge pas. J’irai même pas voter. J’attend le vent pour décoller, c’est tout.


Notes en cours de route et bas de page

10 mars, une heure…

Votre scribounet a passé son dimanche à se repoulpiser jusqu’à la moëlle et à écouter sa barbe pousser en lisant des trucs pas clairs ; triturant des images, abusant de toutes sortes de clopes et de café, écoutant de la musique de brutes à fond, balotté autant que le scrutin de Puycity (notaire ou percepteur ? Incertitude à la mairie nous dit notre voisine Stéphanie). Il n’a rien fait d’autre et surtout pas voté, car c’est un mauvais citoyen qui se fout de tout, sauf de ses amis et de sa petite famille. Et là, rien que d’avoir envoyé son monde au lit, il emboîte leur pas…

10 mars, quatorze heures…

Je reprends le récit… Finalement, c’est notaire. Puycity a la gueule de bois, pas moi. Je m’en fous. Je vous dis : je m’en fous. Je suis un étranger ici et je le serais toujours. Je ne veux qu’une seule chose : me tirer de ce bled de merde.

11 mars, minuit une

Ça a défilé dans l’atelier et à la cuisine, toute l’après-midi. Virus à virer, Linux pour les instits, résoudre un bug de Photoshop pour le Barbu et causer pilotique avec, et quelques puycitiens, râler comme un vieux lion, bien rigoler. Là, je viens d’éjecter Cheryl. Faut aller droit au but sinon ça va patiner dans la choucroute. Simple, donc le moins de mots possibles. Évacuation de la famille d’Oscar à minuit et quart, dans la foulée. Une heure et demie, assez pour ce soir : c’est bon, j’ai la suite prête à pondre. Demain. Et bonne nuit.

la suite c’est quand je veux et surtout quand je peux




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3 – Ver de notaire – SALUTATION

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Cette étrange sensation d’être de caoutchouc… Tu remontes sur la gauche et tu tombes dans la Grand’ Rue. C’est le centre ? Il n’y a pas de centre. C’est un des rares villages de France à n’avoir pas son clocher au milieu, que dit Oscar. Pouliviac. Puycity pour les intimes. Une voiture à la minute les grands jours, à l’heure de la débauche. Place-forte du seigneur de Crassac, grand libertin opposé aux banquiers du pape de Cahors, gras négociants placés par Dante au septième cercle de l’Enfer. Le lupanar du sud-ouest. Autrefois. La ville en porte encore les traces : demeures de pierre jaune, fenêtres à meneaux, arches gothiques, étrons canins, gerbis violine de pochetron ébahi, antennes à satellites. Et puis les boutiques fermées, vitrines poussiéreuses tout encombrées des croûtes des artistes du cru.

Le Poulpe n’était pas tout à fait dans son assiette ; une foule d’histoires lui remontait à la mémoire, comme si le vide carmélite de cette pente bordée de devantures abandonnées et de façades grises avait le don de donner bruit à de violents remugles des aventures récemment vécues à un rythme infernal. Dur d’être Poulpe ; il n’y a pas plus seul que l’homme dans la tempête d’une foule. Il ne pouvait se départir de ce fort sentiment d’ubiquité et de n’être pas tout à fait là, abordant à côté de ses pompes la place du vieux marché, avisant sur le banc une brochette de vivants bien rigolants.

— Tu es qui, toi ?

C’est un vieux à casquette le cul posé entre deux vieilles, qui parle haut et pétillant, et harangue le Poulpe, qui se retrouve pieds tanqués, interloqué. Les deux mémés regardent par dessous tout en gloussant à la vue de la perche justicière à longs bras venu d’en-bas. Il pleut menu mais ça ne les dérange pas, on les dirait au sec, ces trois antiques.

— Je suis un copain à Oscar… et je me balade.
— Pécaïre ! Tu lui diras qu’il fait chier, qu’on le voit plus, à ton ami.
— Je crois qu’il a trop de boulot… Z’avez qu’à y descendre, c’est pas bien loin.
— Tu lui diras que c’est Paulo et La Ramounette, et la mère Lapoutre aussi, qui l’engueulent. De ma part, tu lui dis. Té, si tu veux voir quelque chose d’intéressant dans le pays, va faire un tour au monument aux morts. C’est qu’il y a la foule, là-haut. C’est pas souvent, profites-en !
— Et vous allez pas voir, vous autres ?
— Oh, nous, tu sais… vaut mieux pas qu’on se montre trop… Pas vrai les filles ? (elles se marrent). Tu prends la rue du grimpadou qui va jusqu’à l’église. C’est juste avant.

Le Poulpe se tapait le raidillon dans un état second. Légèrement gazeux.
Même pas réfléchi, juste obéi au vieux… J’ai pas envie d’aller voir le poilu, j’y vais quand même. Une marionnette je me dis ; voilà, c’est ça : pantin. Je suis pantin pantois. Je ne fais pas ce que je veux. On me dirige ; j’ai plus de libre-arbitre, d’un coup d’un seul. Je me vois déboucher du raidillon, traverser la départementale sans regarder autre chose que le petit troupeau humain rassemblé dos au portail du hangar à cathos mastoc, revêche et gris avec des croix pour épingler les morts un peu partout autour. Apercevant le poilu vermillonné sur vert-de-gris, Le Poulpe eut un frisson et vérifia d’un doigt la présence effective de Marceline, casquette méritante et combattante qui quand elle est vissée à l’encéphale dudit propriétaire, présage mieux qu’un diction païen la castagne et l’action enfin. Car c’est à cette drogue que carbure notre vaporeux serviteur.
Et à la lupuline d’une bibine, à l’occasion.

Dimanche matin, dix heures, les cloches amplifient leur balancement dans un cliquetis mécanique, et brisent le silence de tous ces gens de cire mate en envibrant tout l’horizon. Et soudain c’est querelle, éclats de voix ; un peu tout le monde au début, puis ça se rétrécit à deux hommes seulement, horriblement se criant à deux pouces du museau de l’autre, nez frémissants…

Un long héron barbu ridé grondant, un petit coq costardisé tendu sur la pointe des mocassins, les yeux porcins.


Notes en cours de route et bas de page

Le 12, trois heures.

Je suis assez tenté par la nuit blanche. Mais non. Horizontal, c’est bien aussi…

la suite c’est quand je veux et surtout quand je peux

 

 


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