Archives par mois : mai 2008

Katia Kaupp nique la mort

 

 

 

Je me disais bien ; trois mois que je l’avais pas eue au téléphone. D’habitude, elle m’épuise les batteries du combiné vu qu’elle se désemmerde en emmerdant son monde, Katia Kaupp.

On est voisins mais on se voit presque jamais ; elle habite le château Beauregard, celui avec la grosse tour ronde qui ressemble à un phare à cent pas de chez nous. Elle habitait, parce qu’elle est morte il y a une dizaine de jours. Elle s’est cassé la gueule chez elle, et a fini à l’hôpital ; ou en maison de repos mais c’est pareil. Comme je ne sors pour ainsi dire jamais, les échos de Puycity me parviennent par bribes étouffées comme au fond d’une baignoire, avec des grands blancs tièdes qui laissent le temps d’imaginer le reste.

Je m’en doutais un peu : Katia m’avait tenu la grappe pendant des mois pour son ordinateur portable qu’elle devait acheter ; elle avait besoin pour cela de mes lumières, vu que je suis de la partie. Son vieux copain Walter Lewino l’avait tellement charrié sur le sujet qu’elle avait fini par lever les yeux au ciel et lui rentrer dans le lard en jouant sa pisseuse ; et elle sait faire, je dois dire. Il lui avait conseillé un Macintosh, son Lewino, avant qu’elle ne claque la porte et les talons, l’air dégoûté à l’idée de polluer ses doigts sur un de ces claviers qu’elle maudissait.

Et puis de retour de Paris, Marie-Paule, du château-baraque de l’Ychairie, lui avait fait un tel air effaré en apprenant qu’elle n’avait pas d’ordinateur, que Katia avait fini par descendre me rendre visite à l’atelier, il y a six mois ; en gromelant comme une petite fille grondée, et toute grondante dans la rue, avec un toc-toc nerveux de la canne ; et tout sourire à l’arrivée : le rouge basque de ma porte lui plaisait beaucoup. Elle tournait autour du pot, comme une biquette au poteau : elle voulait pas parler d’ordinateur, Katia.

Une vieille bique gonflante qu’elle devient dans ces cas-là, Katia. Et moi un bouc bourrin : je fonce et j’emboutis parce que je la connais : si je la laisse faire, elle part en crescendo et ça devient très laid. Mais pas ce coup-ci : maintenant on est amis, elle et moi. Katia, c’est ma chieuse préférée ; elle me l’a fait savoir il y a trois ans, un jour que je gardait la boutique de l’ami photographe, Alain, qu’était de sortie.

Une vraie teigne vivante, ce matin-là. Saloperie, oui. Elle m’avait traité comme un larbin, cette conne de bourge de merde ; et j’aime pas ça du tout. Elle avait over-pinaillé sur les tirages de ses photos à la con (des ciels pris depuis sa fenêtre, avec des pigeons dans le lointain ; elle voulait en faire une exposition) à 39 centimes pièce : c’était du travail de cochon, les mecs au labo ils devaient tartiner du pâté au dessus des cuvettes tellement c’était dégueulasse, et j’avais beau m’échiner à lui expliquer qu’elle y voyait que dalle, vu que les points noirs, c’étaient des pigeons, justement…. elle, elle en rajoutait dans le pourri blessant. Et puis je m’étais mis à rugir, d’un coup, sans réfléchir. Faut pas me faire ce coup-là, à moi, connasse ! Vieille bique ! Dégage !

— Tu m’as traité de lèche-bite ! qu’elle glapissait, avec son cou maigre et plissé tout tremblotant, ses guibolles squelettiques s’agitant de concert avec ses bras en peau de momie, le décolleté plongeant de sa robe de mousseline bariolée, enchâssant une série de balafres verticales tailladant le sternum – trois opérations à cœur ouvert. Mais j’en avais que foutre, de cette petite chose fragile qu’elle incarnait si bien et d’un seul coup, après son numéro de guenon acariâtre. Elle me faisait son Alzheimer instantané, mais ça ne marchait pas : je l’arrosais à la lance d’incendie, sauf qu’à la place de la flotte, j’avais cent bars de jus de gueule et qu’elle n’avait plus qu’à s’aplatir contre le mur et a rapetisser. Je l’avais pétrifiée. Elle avait tout tenté, pourtant, allant jusqu’à me traiter d’antisémite. Rien à foutre que tu sois juive, Katia ! Je m’en torche, de ta judaïté ; de toute façon t’en as rien à cirer toi-même : tu dis ça pour me faire chier, c’est tout ; et c’est minable. Ouais : t’es une minable horrible vieille bique, Katia !

Elle, d’une toute petite voix :

— Mais tu m’as traité de lèche-bite, Cyprien…
— Ta gueule ; fais pas semblant d’être sourde : j’ai dit VIEILLE BIQUE ! J’te fous dessus, si tu dis un mot de plus. Fous-moi le camp d’ici. Des clientes comme toi, on vit très bien sans. T’as qu’à aller faire tirer tes photos ailleurs, vermine ; à Toulouse ils font ça très bien. 5€ le tirage, et si tu leur fais le même cinoche, ils te virent avec les keufs, direct.
— Mais tu te rends compte Cyprien ! Jamais personne ne m’a parlé comme ça !
— Tu sais c’qui t’a manqué, vieille bique ? Des fessées quand t’étais petite. T’es qu’une petite fille trop gâtée et t’as même pas honte : à 80 balais, non mais tu t’rends compte comment tu te comportes avec les gens ? T’es vraiment une salope !

Et elle s’était barrée, l’air penaud.

Depuis qu’elle avait emménagé au château Beauregard il y a huit ans, tout Puycity disait du mal d’elle par derrière et se vautrait servilement à ses pieds en sa présence : à la pharmacie, elle coupait toutes les files sans qu’on bronchât, et squattait le comptoir en faisant chialer la pauvre vendeuse, tellement elle pouvait être épouvantable. Une chipie tortionnaire, quand elle était en forme. Mais avec moi, elle était tombée sur un gros nonosse. Quinze jours plus tard, elle revenait comme si de rien n’était et commandait un téléobjectif haut-de-gamme à 2700€, dont elle ne s’est jamais servi – trop lourd pour sa frêle carcasse. Et depuis, nous étions les meilleurs camarades de l’univers. Chacun chez soi, ne nous croisant que pour aller à l’essentiel, le superflu n’étant pas notre tasse de thé.

Parce que Katia, je l’aime ; y en a pas deux comme elle ; c’est une grande. J’aime quand elle monte à la mairie pour les harceler parce qu’il y a des moustiques et que c’est un scandale et que Puycity est un sale patelin ; qu’elle n’aurait jamais dû venir s’installer dans ce trou mort peuplé de ploucs et de notables sans intérêt, et qu’elle le leur dit haut et fort, ses yeux clairs plantés dans leur mou, avec la plus parfaite mauvaise foi, vu qu’il n’y a pas un moustique à cause des hirondelles.

Là, je la comprends. C’est tout ce qu’ils méritent, après tout : qu’on les fasse braire pour des prunes tellement ils sont nuls, ineptes et inertes ; et elle a foutrement raison, la vioque. De toute manière autant prendre les devants, ici : même si tu ne fais rien, on dit du mal de toi, dans ce bled ; c’est sport municipal à Puycity. Elle, au moins, on la voyait venir, et de loin ; arpentant la Grand’ Rue pour emmerder le mec de la maison de la presse, le photographe, le pâtissier, les pharmaciens et l’épicière. Elle aimait pas non plus le notaire vicié du cru, Katia : un petit con coquelet, qu’elle disait de lui ; je risquais pas de la contrarier là-dessus.

Katia, elle avait une paire de couilles énormes et un sourire de jeune fille malicieuse et des yeux qui riaient, et elle était fringuée terrible et délirant ; rien que du beau, de l’éclatant au milieu des rues vides et des rares gens gris. Une brillante papoteuse, curieuse comme une musaraigne, cultivée comme une éléphante anorexique.

C’était une petite juive, fille de petit bottier sarrois qui s’était réfugiée ici pendant la guerre, et puis qu’avait fait carrière de journaliste à Paris, au tout début du Nouvel Obs’, où elle avait signé des chiées d’articles impériaux d’une plume maniée avec la précision cruelle d’un bistouri, taillant dans la couenne d’une vieille société de gros cons couillus réacs, conformistes jusqu’aux poils de leurs culs. Dans les années soixante, elle avait ébahi son monde en parlant de la condition des caissières de supermarché, et en militant – et pas qu’un peu – pour la libération de l’avortement (le Manifeste des 343 salopes). Elle avait été un brise-banquise à propulsion nucléaire de trois cent mille tonneaux, alors.

Après, elle avait fait chier son monde consciencieusement, avec application et opiniâtreté. Des centaines de personnes qui l’ont connue ont dû passer de très mauvais moments sous sa férule ou en sa compagnie et ne la regretteront pas… sauf quelques uns qu’ont su l’aimer et qu’elle savait aimer : son compagnon d’amour, mort il y a quelques années, une poignée de vrais amis… et puis sa gouvernante qu’est ceinture noire au karaté et qu’a pas froid aux yeux, et pas non plus la gueule dans sa poche… et puis ma petite pomme, là, tout en bas, dans son petit atelier du quartier de la Pétaudière, et qu’est là comme un con parce que je j’aurais bien aimé qu’on se fasse encore plein de scènes démentielles quand je lui aurais appris à se servir d’un ordinateur… objet stupide dont elle n’avait que foutre, en fin de compte. Elle aura échappé à ça, au moins.

Chapeau bas et grand respect, Katia ! T’es une artiste ! Une grande artiste !

Et bon voyage ! Merci pour tout !

Cliquez ici pour lire le petit hommage que lui a rendu François Caviglioli dans le Nouvel Obs de cette semaine.

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À la Rue

 

Encore un billet sans illustration. Un billet noir.

Pendant deux mois, j’ai blogué sur rue89 et puis aujourd’hui, j’arrête tout.

Je rouvre ma petite piaule : ça sent un peu la poussière et le renfermé ; j’ai plein de textes en attente : je suis chez moi.

Je n’ai plus envie de parler avec les autres, ni de pilotique, ni de quoi que ce soit ; j’ai uniquement envie d’écrire, seul et à ma façon.
Je n’ai pas d’amertume : je n’attendais rien en retour de la part de l’équipe de rue89 : j’étais juste un blogueur parmi les autres, c’est-à-dire rien du tout.
J’ai appris plein de bonnes choses, comme d’habitude, mais là je me sens à l’étroit : j’ai fait le tour de leur petit îlot et comme je n’ai pas la mentalité d’un ilien, j’ai pris la poudre d’escampette et sauté dans la première chaloupe ; le courant m’a ramené ici, directement. Comme toujours.

Personne ne m’a viré ; je suis parti comme ça, les mains dans les poches et en sifflotant.
Je suis un chien qui batifole.

 

 

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Taper Sûr

 

 

c’est incertain
certes, hein,
de taper sur
un certain
texte qui n’est pas
encore,
ou bien de taper sûr ;
dans le doute et
ce n’est pas
mûr
ou de foncer dedans
le mur

mais s’il est circulaire ?

c’est tout un cirque
l’écriture…

 

 

 

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Vivons Dangereusement !

 

 

L’Autocongratulé Kondukator de l’Ici-Blog – moi je –, inspiré par la bouffée d’orgueil qu’il vient tout juste d’aspirer, décrète que dans la vie faut pas s’en faire, parce que de toute manière, à gauche, à droite ou le pied dedans, tu peux t’y retrouver jusqu’au cou, vu que par temps de forte canicule, l’asphalte lui-même fond et peut très bien tout engloutir, et toi avec, dans un grand trou d’oubli.

Donc ça ne sert à rien de boucler sa ceinture ni de mettre la musique en sourdine, ni de modérer tes commentaires, lecteur écrabouillé par la plombeur des temps modernes. Tu peux même y aller franco : avec tes tongs, tu seras en prise directe avec le côté quantique de la vie ; la Vraie Vie, s’entend, celle qui n’a pas froid aux yeux et garde ses orteils au chaud.

Quoi que tu fasses, lecteur tout ébahi, si tu crois l’éviter, sache que tu te plantes : à tous les coups tu vas te prendre le réverbère en pleine tronche, trois pas plus loin…

Regardons droit devant !
L’audace nous mènera au bord du monde
comme nos jolis pieds nous ont mené pendant quelques petits millions d’années à travers les dangers.

 

 

 

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Parloir !

 

 

La langue des doigts, c’est dans le nez.

Assis, debout à la cuisine ou bien dans l’atelier,
je me fais mon parloir avec le monde.

C’est probablement aussi nul que de refaire le monde autour d’une table, mais comme j’aime le monde et les tables, je dois aussi être nul ; c’est probable.

Je suis toujours épaté que des gens viennent m’extraire de ma cellule. De mon antre plutôt, parce que j’y suis comme un ours hibernant et rêveur et pas en détenu. Je prends mon air penché et, clope au bec, je plisse les yeux pour lire et voir les visiteurs. Les grands myopes astigmates et presbytes ont cette faculté de faire naître du nuage, les êtres aux contours les plus nets ; ainsi je vous vois tous tel qu’il me plaît de vous imager, comme dans un roman.

*
*   *

Des fois je sors, je me fais ma goguette : je vais écrire ailleurs, dans des grandes tanières avec tous les autres du zoo… et puis au bout d’un temps je suis déboussolé ; tout va trop vite, il y a foule et ça fuse de partout. Je suis trop moine pour tout ce brouhaha et je rentre chez moi renfiler mes charentaises et ma pelisse polaire ; je me fais un café avec la radio en sourdine ou le silence, et j’écris juste pour moi et peu de gens.

*
*    *

Écrire pour avoir de l’audience, c’est imbécile ; écrire uniquement pour soi c’est con aussi ; entre les deux, c’est idéal. Là, ce soir, alors que j’ai cessé de bloguer depuis cinq jours, c’est rue89 qui vient à mon parloir, mon guichet de rocher dans mon trou de calcaire : ils ont parlé de mon absence dans un petit article : (CLIC), et du coup y a plein de monde ici.

Mais c’est comme pour le Tibet : ça passera à autre chose, très vite. C’est ainsi que va le monde : à toute berzingue tout se zappe tout le temps. Y a trop de choses et d’événements, il vaut mieux ne pas s’attarder : le grignotage remplit les estomacs et les cervelles.

Bien évidemment, ce n’est pas ma recherche : je pose mes mots très tranquillement et rien ne presse ; j’en mets encore bien trop. Jules Renard vous aurait torché ça en deux courtes sentences, et il m’aurait vertement engueulé.

 

 

 

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D’amour et de fraîche




La fraîcheur, on n’a qu’elle par les temps qui courent… mais la fraîche, pardine, elle ne court pas les rues !

Je me laisse imprégner par le vent qui passe, comme les filles de l’air accrochées à ma porte.
Sous l’eau fraîche et nourries par les éléments en suspension, sont les palourdes et les moules, qui se gavent d’un rien et en font tout, jusqu’à leur coquillage.

L’amour et l’eau fraîche sont deux mots qui, tels poètes et maudits, s’entendent comme larrons en foire alors qu’ils disent des mensonges : l’amour et l’eau peuvent se tarir, se tarifer, et les poètes sont la plupart du temps de joyeux drilles.

Les larrons courent les foires, par contre, et se font leurs choux gras des bourses des passants, qui n’amassent plus mousse, du coup.




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Inutile




C’est à cause d’eux s’ils sont si pauvres.

Ils feraient mieux de bouffer leurs bovidés, au lieu de les regarder vieillir en évitant la casserole.
Ils devraient les tuer, les dépecer et les faire cuire, plutôt que donner des épluchures
aux vieux taureaux qui viennent quémander chaque soir
de maison en maison
avant de se coucher sur un vieux tas d’ordures.

Après avoir renvoyé mon groupe de touristes en France après un trek, j’étais heureux de revoir mon taureau à cornes de traviole, en rentrant chez moi en taxi depuis l’aéroport. Dans les groupes, t’en as toujours deux ou trois qui comprendront jamais rien ; t’as beau leur expliquer que s’ils bouffaient leurs vaches, les bouddhistes et les hindous, ça ne changerait rien à l’affaire ; ça sert à rien : ils n’en démordent pas. C’est réglé comme du papier à musique : ils en feraient des steaks, eux.

À Bodhnath, qui n’était pas encore une banlieue de Katmandou, il y avait en permanence trois antiques taureaux, et deux vieilles vaches au poil sale, la peau dégoulinant, troupeau de mouches autour des yeux, boîtillant sur les dalles de pierre et cheminant dans la poussière au ralenti au milieu de la foule comme un torrent.

Quand j’y suis retourné l’an dernier, il y avait de nouveaux vieux taureaux. Celui de la photo est mort en 1983 ; là il agonisait déjà. Un voisin miséricordieux l’a achevé d’un coup de coutelas par une nuit sans lune. Ça se finit comme ça, toujours. Faut pas laisser souffrir. Pendant trois ans il est venu poser son museau sec au creux de mes deux mains où je nichais ma petite offrande : trognon de chou, fanes de carottes. Un museau de gros cuir qui me râpait les paumes.

Dans nos campagnes, quelques paysans ont encore pour coutume de s’enticher d’une vache. Ils ne l’envoient jamais à l’abattoir, celle-là. Elle va au pré avec les autres jusqu’au bout ; tant qu’elle peut marcher, elle y va. Et quand elle ne peut plus, le paysan l’achève, comme le font les hindous.

La vache est un animal très particulier, supérieurement intelligent. On ne croirait pas à la voir, si placide. Il ne faut pas s’y fier, pourtant : leur regard est celui qui possède le plus de profondeur et de douceur de toute la création.

Tant qu’on verra de vieux taureaux se balader à Katmandou et Bénarès et que la paysan lotois caressera le gros museau de sa blonde d’Aquitaine, le monde tournera dans le bon sens.

J’aime bien les trucs qui sont inutiles.
Le monde ne sert à rien non plus, si on réfléchit bien.

 

 

 

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Procrasti Nation

 

 

Dernières nouvelles du Royaume…

 

 

C’est vraiment le cas de le dire : si tout va comme ça doit, la monarchie devrait être abolie demain, 28 mai 2008, soit le 15 Jestha 2065 de l’ère Vikram Sambat.

Déjà, le roi déchu doit quitter son palais, et c’est toute une affaire. Ce vieux salaud traîne des pieds. Ensuite, il faudrait que le Népal ne soit pas le Népal. C’est-à-dire qu’il faudrait renoncer à la procrastination, qui est un art de vivre pratiqué par des millions de Népalais depuis toujours.

Tu vas toujours trouver un bon motif pour remettre à demain : la météo qui ne va pas (sauf que là, il n’y aura pas une goutte d’eau pour les jours à venir), ou bien une conjonction astrale qui aura fait plisser le front d’un astrologue, ce qui est nettement plus probable. Ou alors y a panne d’électricité, du coup y a pas de sono non plus ; alors rien.

On a tout le temps d’entrer en république, après tout. C’est comme se plonger dans l’eau fraîche : faut se mouiller progressivement, sinon tu crains la congestion. Les partis pilotiques doivent s’entendre en premier lieu, et ce n’est pas une mince affaire…

Pour résumer, le 10 avril dernier, les népalais ont voté pour élire les députés de leur nouvelle assemblée constituante, et les maoïstes ont largement emporté le morceau avec un tiers des sièges, en créant une énorme suprise. Et encore, s’il n’y avait pas eu de proportionnelle, ils auraient la majorité absolue. Les Népalais ont voté avant tout contre la corruption, qui est une plaie purulente au pays. C’est pire que partout ailleurs… en Asie ; parce qu’en Europe, la France est quand même la plus fortiche en corruptologie, ex-æquo avec la Roumanie.

La crise des ordures de Naples, c’est minable : à Kathmandou, elle dure depuis toujours… enfin, depuis le grand boum qui a fait basculer ce petit pays médiéval et gracieux dans la tornade démentielle de la modernité. Et toute la crasse qui va avec ; et les bienfaits, un petit peu. Vraiment tout petit peu.

Parce que rien ne fonctionne correctement, dans le royaume. À Kathmandou c’est effroyable, et dans le reste du pays les gens se démerdent comme ils peuvent. La nouvelle république a du pain sur la planche, mais pas de riz dans ses greniers. Avec le changement climatique, c’est canicule et sécheresse depuis des mois. Y a pas d’eau. Y en a de moins en moins : les glaciers fondent beaucoup plus vite que prévu par les plus pessimistes, et les orages sont de plus en plus violents, quand il y en a.

Peut-être c’est pour ça qu’ils ne se speedent pas. Ils attendent tout en sachant bien au fond d’eux-mêmes que rien ne changera vraiment… même avec les maos.

Prachanda a de fortes chances d’être désigné premier président de la nouvelle république et il est en pleines tractations avec un tas de monde… dont l’ambassadeur américain, qui s’est rendu en visite non-officielle à sa résidence. Il se susurre qu’il lui a proposé des moyens considérables pour l’aider à maintenir l’ordre dans le pays, en échange de l’assurance d’un comportement démocratique de sa part en tant que nouveau dirigeant…

C’est que les maos traînent derrière eux une sale réputation : enlèvements, tortures et exécutions sommaires, pendant treize années de guérilla. Mauvaises habitudes dont ils ont bien du mal à se départir, hélas : tout récemment encore, c’est un homme d’affaires proche de Prachanda qui s’est fait assassiner dans des circonstances pour le moins louches. une histoire de gros sous pas nette. Le cadavre vient tout juste d’être retrouvé.

Les jeunes maos de base, clones des Gardes Rouges de la Révolution Culturelle chinoise, sément la terreur un peu partout dans le pays : le YCL (Youth Communist League) échappe totalement au contrôle de Prachanda et Bhattarai (l’idéologue) ; pour la première fois, leurs effigies ont été brûlées dans une manifestation à Kathmandou, la semaine dernière.

C’est une période de flottement béat : les Népalais vivent dans une sorte de coma gazeux depuis la révolution victorieuse d’avril 2006. Trop de douleur finit par abrutir.

Demain sera une journée déterminante.
Je vous tiendrais au jus, bien sûr.
Et posez-moi toutes les questions que vous voudrez.

 

 

 

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Jolie Môme !


 

 

Il est sept heures du soir à Katmandou (trois heures et quart en France) et je fais comme les Népalais : la bringue… mais tout seul dans mon coin vu qu’il n’y a pas des masses de Népalais à Puycity…

La situation est pour le moins confuse : la République est en train de naître, mais elle n’a toujours pas été proclamée…
Après une longue journée de papotages divers, la Constituante s’est enfin réunie avec cinq huit plus de dix heures de retard.

Les députés sont en conclave.
Dans les rues, c’est la liesse.

Pour le roi, on ne sait pas trop bien : il se dit qu’on l’a vu quitter le palais en catimini, dans sa grosse limousine… et d’autres n’ont rien vu. Il se rapporte aussi que la Constituante lui aurait accordé un délai de quinze jours supplémentaires pour se tirer, histoire de ne pas créer de conflit aujourd’hui…

20H00 : (Népal) : deux bombes ont explosé tout près de la salle de conférence où sont réunis les 26 députés de la Constituante. Deux blessés graves ont été hospitalisés…

21H19 : la Constituante vient de débuter. Ses travaux devraient durer toute la nuit.

21H30 : deux minutes de silence ont été observées dans les rues de Katmandou, noires de monde, à la mémoire des martyrs de la Révolution d’Avril.

21H31 : le Premier ministre par intérim, GP Koirala, vient d’entamer son allocution…

21H38 : il invite les maoïstes à former le nouveau gouvernement après avoir appelé à la fin de toutes les violences.

21H44 : après lecture des détails des procédures de la Constituante, un énorme OUI retentit dans l’assemblée. Pas une seule voix ne s’oppose au texte, qui est adopté à l’unanimité.

21H46 : la proposition première est de déclarer le Népal comme République démocratique fédérale.

21H47 : tous les privilèges royaux seront abolis, avec effet immédiat.

21H54 : un orateur explique la procédure du vote qui va avoir lieu.

21H56 : la cloche électorale sonne… elle continuera de le faire pendant cinq minutes.

22H05 : la quasi totalité des votants s’est dirigée vers le côté « POUR » la proposition.

22H09 : tout le monde vote.

22H15 : les gens décorent la grande place historique de Basantapur.

22H43 : le décompte des votes a commencé ; il semblerait qu’il n’y ait aucune voix contre la proclamation des cinq points nécessaires à la proclamation de la république… Les stations de radio et de télévision annoncent deux jours de congés pour l’occasion.

22H45 : GP Koirala, 84 ans, Premier Ministre par intérim, vient de quitter la Constituante pour regagner sa résidence.

23H06 : on donne trois minutes de réflexion à ceux qui voudraient changer leur vote. Personne ne se manifeste.

23H09 : on accorde deux minutes à une députée qui tient à mettre l’accent sur le fait que le Népal s’apprête à devenir une république laïque.

23H15 : KB Gurung, chef de séance, déclare qu’on est en arrivé au terme. L’assemblée manifeste sa joie bruyamment.

23H23 : les résultat est proclamé : 560 voix POUR, 4 CONTRE.

23H35 (19H55 en France) : KB Gurung déclare que la proposition est adoptée. Il propose au nouveau gouvernement de déchoir le roi et son secrétariat de tous leurs privilèges hors de ceux de citoyens ordinaires et lui ordonne de quitter le palais dans les quinze jours à venir, ce qui est adopté à l’unanimité.

 

 

LA RÉPUBLIQUE EST PROCLAMÉEPhoto Tapas Thapa (Kantipur ONline) DR




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