Il est sept heures du soir à Katmandou (trois heures et quart en France) et je fais comme les Népalais : la bringue… mais tout seul dans mon coin vu qu’il n’y a pas des masses de Népalais à Puycity…
La situation est pour le moins confuse : la République est en train de naître, mais elle n’a toujours pas été proclamée…
Après une longue journée de papotages divers, la Constituante s’est enfin réunie avec cinq huit plus de dix heures de retard.
Les députés sont en conclave.
Dans les rues, c’est la liesse.
Pour le roi, on ne sait pas trop bien : il se dit qu’on l’a vu quitter le palais en catimini, dans sa grosse limousine… et d’autres n’ont rien vu. Il se rapporte aussi que la Constituante lui aurait accordé un délai de quinze jours supplémentaires pour se tirer, histoire de ne pas créer de conflit aujourd’hui…
20H00 : (Népal) : deux bombes ont explosé tout près de la salle de conférence où sont réunis les 26 députés de la Constituante. Deux blessés graves ont été hospitalisés…
21H19 : la Constituante vient de débuter. Ses travaux devraient durer toute la nuit.
21H30 : deux minutes de silence ont été observées dans les rues de Katmandou, noires de monde, à la mémoire des martyrs de la Révolution d’Avril.
21H31 : le Premier ministre par intérim, GP Koirala, vient d’entamer son allocution…
21H38 : il invite les maoïstes à former le nouveau gouvernement après avoir appelé à la fin de toutes les violences.
21H44 : après lecture des détails des procédures de la Constituante, un énorme OUI retentit dans l’assemblée. Pas une seule voix ne s’oppose au texte, qui est adopté à l’unanimité.
21H46 : la proposition première est de déclarer le Népal comme République démocratique fédérale.
21H47 : tous les privilèges royaux seront abolis, avec effet immédiat.
21H54 : un orateur explique la procédure du vote qui va avoir lieu.
21H56 : la cloche électorale sonne… elle continuera de le faire pendant cinq minutes.
22H05 : la quasi totalité des votants s’est dirigée vers le côté « POUR » la proposition.
22H09 : tout le monde vote.
22H15 : les gens décorent la grande place historique de Basantapur.
22H43 : le décompte des votes a commencé ; il semblerait qu’il n’y ait aucune voix contre la proclamation des cinq points nécessaires à la proclamation de la république… Les stations de radio et de télévision annoncent deux jours de congés pour l’occasion.
22H45 : GP Koirala, 84 ans, Premier Ministre par intérim, vient de quitter la Constituante pour regagner sa résidence.
23H06 : on donne trois minutes de réflexion à ceux qui voudraient changer leur vote. Personne ne se manifeste.
23H09 : on accorde deux minutes à une députée qui tient à mettre l’accent sur le fait que le Népal s’apprête à devenir une république laïque.
23H15 : KB Gurung, chef de séance, déclare qu’on est en arrivé au terme. L’assemblée manifeste sa joie bruyamment.
23H23 : les résultat est proclamé : 560 voix POUR, 4 CONTRE.
23H35 (19H55 en France) : KB Gurung déclare que la proposition est adoptée. Il propose au nouveau gouvernement de déchoir le roi et son secrétariat de tous leurs privilèges hors de ceux de citoyens ordinaires et lui ordonne de quitter le palais dans les quinze jours à venir, ce qui est adopté à l’unanimité.
LA RÉPUBLIQUE EST PROCLAMÉE





Emblèmes
Comme l’écrivait Olive dans son commentaire au précédent billet, le roi s’est barré du palais en béton rose de Katmandou, qui a été transformé en musée. Ça devrait s’ouvrir au public dans trois mois. Ça va être vite plié : y a pas grand-chose à voir là-dedans. Vous pensez bien que le ci-devant Gyanendra a largement eu le temps de faire le vide avant de décaniller.
On aurait aperçu cinq camions lourdement chargés quittant nuitamment le palais, peu de temps avant la proclamation de la république…
L’ex-roi s’est fendu d’une bizarre conférence de presse le jour ultime, dans un hall bondé de journalistes tassés comme des harengs et atrocement bruyants. Assis à sa petite table devant une forêt de micros, il a monologué à haute voix dans le boucan pendant vingt bonnes minutes, se justifiant des accusations qui lui sont faites (à tort, à mon avis) d’avoir ourdi le massacre du palais en 2001, où son frère Birendra, le roi d’alors, s’était fait assassiner au pistolet-mitrailleur par son propre fils, le prince Dipendra, qui avait pété un câble pour le cœur d’une belle indienne que ses parents lui refusaient d’épouser. Et puis il s’est excusé du tort qu’il aurait pu, lui et son entourage, causer involontairement au peuple népalais. Faux-cul de merde, là. Il s’est levé sans laisser le temps aux journalistes de lui poser des questions, et puis il est sorti par la petite porte de droite, et trois heures après la Mercedes royale franchissait une dernière fois les hautes grilles de ce lieu moche. Le laid palais des népalais.
Aujourd’hui, on a hissé le drapeau lune et soleil sur le grand mât et dévoilé la banderole du nouveau musée national.
On a aussi redécouvert, couverte de poussière et de rouille, la première voiture automobile qui ait jamais roulé dans la Vallée : celle qu’Adolf Hitler avait offerte au grand-père de Gyanendra, le roi Tribhuvan, en 1940, et qui fut hissée ici à dos de porteurs et en pièces détachées au prix d’efforts surhumains, et ne roula pour ainsi dire jamais, vu qu’à la première panne, le manque de pièces détachée la condamna au garage. Elle devrait être bientôt confiée à une équipe de restaurateurs et constituer une des pièces maîtresses du musée… avec le sceptre et la couronne, que Gyanendra a rendu au nouveau gouvernement au tout dernier moment. Ce qui fit courir un milliard de rumeurs supplémentaires dans la vallée aux mille échos…
Katmandou est une île, sauf qu’au lieu d’océan c’est de montagnes qu’elle est ceinte.