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Petit commerce

Ces deux-là, je les ai rencontrés à Girnar, près de Junagâdh, tout à l’ouest de l’Inde… un grand pèlerinage jaïn1 où les hindouistes se rendent en masse aussi, car tout est bon à prendre dès lors qu’il s’agit de s’approcher du divin qui remédie à tous les maux possibles dont nous sommes affligés : bandaison molle, scrofules, découvert bancaire béant, fuite de conjoint…

Ces deux-là ne s’en cachaient pas : c’est avec beaucoup d’humour qu’ils faisaient leur petit numéro de maître à la Panoramix et de disciple soumis ; ça marche à tous les coups : le pèlerin remplit ainsi leur escarcelle car il n’attend de ce duo que l’immuable rituel réglé comme du papier à musique depuis la nuit des temps : je jette ma piécette et l’intercesseur des puissances occultes me gratifie d’une bénédiction.

***

N’allez pas croire que c’est plus stupide que dans les démocraties modernes et laïques : le schéma y est strictement identique.

La seule différence, c’est qu’au lieu de jeter sa roupie aux anachorètes maigrichons, on fourre des petites enveloppes dans la fente des troncs républicains, lors des grands pèlerinages électoraux.

E la nave va…

  1. se prononce « djahine ».
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J’adore pas

Il y en a qui adorent… moi pas.

Normal : je n’attends rien de rien.

D’autres si, qui tentent par tous les moyens de se relier à je ne sais pas quoi.

Eux, ils savent.

Pas moi.

Ils ont des lumières pour éclairer leur nuit.

Les yeux fermés j’écris du bout des doigts

Ça me va bien comme ça

De tâter la matière plastique

Et tapoter dessus

Naviguer

Au bon gré

Des octets.

Clic.

 

E la nave va…


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Surnuméraire Circus

C’est beau et c’est pas cher. Pas trop : juste ce qu’il faut pour mériter d’entrer sous le grand chapiteau. Une fois dedans on s’aperçoit bien de sa petitesse, tassés bassin contre bassin sur ses méchants gradins. C’est le cirque.

Tout se paye au prix de sa sueur ou de celle des autres : rien entre les deux. Le travail d’abord, seulement ensuite vient le plaisir. Tant et tant d’efforts pour si peu de joie. Mais au bout du compte on palpe les bank-notes et en leur rectangulaire compagnie on ira s’en payer une bonne tranche, histoire d’oublier comment on en a chié.

Et ça remet ça sur le gaz, encore et encore.

***

Septembre 1989

 

Je donne deux roupies au nain clown et je vais voir les acrobates sans filet, figures enfarinées de fillettes en justaucorps flapis pantinant mécanique sous la toile bise frappée du grand soleil dehors. Étouffé par une lumière grillante sous la toile de tente : plus carcan qu’une prison.

C’est l’endroit le plus triste du monde. Un tout petit cirque indien de misère à la foire de Kulu dans la vallée de la Beas.

Prolongation de visa à la préfecture, je suis là pour ça : prévoir trois journées ouvrables, en Inde. Tout dépend de la préfecture, mais là c’était mort de chez mort comme patelin. Alors aller bader à la foire les bras ballants : y a plus que ça à faire. Une putain de foire minable avec un cirque planté sous le cagnard − Rozilla Circus, ça me revient − usé jusqu’à la corde et tout rapetassé.

 

***

Quand la vie est trop dure, fermer les yeux et visualiser la liasse de billets, fruit de notre torture de singes mal tournés : remède souverain, promesse de spectacles chamarrés et de civilisation des loisirs.

Pendant ce temps les orang-outans s’envoient en l’air tant qu’il est encore temps ; tant que leur océan de forêt n’aura pas été dévoré par la planche à billets.


Billet dédié à not’ Dul pour son anniversaire.

 

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Sauvage à cœur

Quand tu as vu le sauvage de très près, rien n’est plus pareil.

Pour ceux qui se font manger c’est drôlement vrai, et pour ceux qui sont restés à la juste distance ça l’est tout aussi bien ; un souffle passe qui te remet dans le chemin creux de ce qui est notre tréfonds vibratile, aussi constitutionnel que les amines de notre plus  intime chimie.

Une fois rejoint, le sauvage t’accompagne au fil du temps restant sans te lâcher d’un pas. Tu es cuit pour le civilisé et ce n’est pas si mal ; comme un chat de gouttière qui pique à l’occasion dans la gamelle du gros matou chaponné.

***

Bien sûr ce n’est plus possible de vivre avec ces chats ; ni le sauvage léopard qui fait regimber le grand éléphant sous le crochet du cornac moustachu, ni celui des appartements douillets abondamment garnis de croquettes.

Alors ce sont errance et ruses de Sioux qui t’attendent dans cet entre-deux, pour le restant de tes petits soleils ; plongé dans un monde où ces deux se côtoient et s’ignorent tu gardes tes distances et te tiens, funambule sur un fil les reliant ; ne surtout pas tomber.

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Le voyageur fait ça : s’élancer et rebondir de sauvage en civilisé. Il n’est jamais rivé, même s’il en a tout l’air depuis des générations. Je m’en rends compte depuis quelques après-midis passées en compagnie de James qui bien que manouche, a nettement moins de bornes au compteur que moi et partage pourtant le même frisson quand nous parlons de nos ailleurs de rêve à l’atelier, au milieu des machines désossées et des écrans scintillants.

Là, nous sommes au cœur de notre craton antique dans la jungle indienne qui nous attire comme un aimant géant et deux léopards rôdent à l’entour. Et quand un client survient nous faisons comme si de rien n’était.

Au dessus de nos têtes les deux matous de la maison roupillent sur le canapé à côté des pots de plantes tropicales attendant sagement leur grande sortie de printemps sur la terrasse.

 

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Marcel Charlemagne

Aérogramme de 1980 - Cliquez pour agrandirJ’étais enfin à Pondichéry. À cause du nom, et d’une émission de télévision vue à douze ans : elle s’intitulait « India 70 », dont je n’ai pas retrouvé trace sur l’internet. Et puis aussi trois ans plus tard « Auroville 73 », que vous pouvez visionner juste en dessous :

 

Ça dure une heure dix-huit…


C’est donc à la télévision que je dois mon désir de l’Inde, à douze ans. Je ne m’explique toujours pas pourquoi, mais cette première émission m’avait fasciné. Seul dans la salle à manger, je l’avais écoutée en sourdine parce que le vieux se serait inévitablement foutu en rogne et aurait éteint la boîte à images. Et la vieille se serait moquée : « c’est quoi encore que ce merdique ? »… Ce merdique : c’est son expression favorite. Tout est merdique à ses yeux. Tout ce qui sort de l’ordinaire. Et quand ça arrive, elle fait semblant de ne rien voir. Elle a une absence. Le paternel, c’est le pinard qui parle. Violemment ; du rouge qui éclabousse. Je profitais des rares moments de solitude pour m’abreuver d’autre chose qu’Intervilles, les matches de catch dont raffolait le vieux, et ses putains d’émissions d’accordéon qu’il me forçait à regarder en lui tenant compagnie.

Maintenant, je n’ai plus la télévision depuis très longtemps ; mais c’est elle qui a été ma seule possibilité d’évasion pendant ma jeunesse. Et la minuscule bibliothèque de l’école primaire, où j’étais le seul et unique emprunteur.

Avec cette émission sur l’Inde, j’avais découvert non seulement le pays, mais bien d’autres choses que je ne pouvais pas comprendre à l’époque : le mysticisme et l’utopie. Les seules images dont je me souvienne encore sont celles d’un homme au longs cheveux blancs, de dos, vêtu d’une toge blanche, avançant lentement dans un paysage indéterminé.

À partir ce ce moment, l’Inde a fait partie de moi. Il n’y a pas de mots pour dire cela, ou alors un amour d’enfant. Simple, fort et vibrant ; frissonnant parce qu’on est face à l’inconnu.

***

C’est Marcel Charlemagne qui m’a ouvert la porte des Indes, à Pondichéry en 1977.

Moi je déboulais ; à peine sorti de l’avion je n’avais rien compris, sinon le souffle chaud et cette odeur de terre qui imprègne tout, se faufile vaille que vaille entre les fumées noires des véhicules affolants, les remugles d’égouts et de pneus cramés.

Donc j’avais fui Delhi et enquillé le train jusqu’à Vrindavan, lieu de naissance de Krishna où j’allai rendre visite à un vieux compagnon de route – Christian – qui s’était fait tondre par amour du dieu bleu et sautillait maintenant dans les rues, l’air béat, en jouant des cymbalettes avec ses potes. Quelques jours plus tard leur grand gourou mourait ; j’y étais ; un truc assez fou que je vous raconterai une autre fois. Pour faire bref, le vieux s’est étouffé dans son vomi et il ne fallait surtout par que ça se sache, car l’âme d’un gourou se doit de sortir par le haut du crâne, signe indubitable de sa « réalisation », et preuve qu’il échappe désormais au cycle des réincarnations… alors que par la bouche… et dans le vomi… c’est le ticket de retour sur terre assuré. Mauvais. Chut !

Après ce spectacle désolant, je mis fin à ma crise mystique, entamée quelques années plus tôt avec deux amis : Demian West et Roland Perret. Fallait plus me parler de gourous, ni de bondieuseries, et encore moins d’astrologie et de miracles de mes couilles.

Mais Pondichéry était au programme, et le programme, c’est le programme : je devais aller voir de près cette Auroville entrevue quelques années plus tôt dans la lucarne à blaireaux.

***

Quel flip, Pondichéry. Tout est ashram. Tout lui appartient ; et des gens compassés vous toisent comme si vous étiez gueux. L’ashram est tentaculaire : on s’y approvisionne, on y dort dans ses hôtels, on s’y vêt… mais on n’y rigole pas des masses.

C’est à la cantine de l’ashram que j’ai rencontré Marcel Charlemagne. Un indien très noir aux longs dreadlocks tout blancs, habillé de couleur safran, avec un trident de Shiva à la main, l’air hilare. je n’ai aucune photo de lui, mais il ressemblait assez à celui ci :

 

© Le Net


Chose surprenante, il s’exprimait dans un Français parfait, très classique… Deux minutes plus tard, nous étions de bons amis et il m’invitait chez lui. J’y suis resté plusieurs mois. Le paradis au numéro 24 de la rue Labourdonnais ; dans sa vieille maison bâtie au XVIIème siècle sur un plan de villa romaine ; vestibule et atrium.

***

Marcel avait perdu sa femme – l’amour de sa vie – quelques années plus tôt. De vieille famille pondichérienne convertie au catholicisme au temps de Dupleix, il était redevenu hindou, au grand dam de son entourage. Mais il s’en foutait, comme il se fichait bien des quolibets des calamiteux ashramites (un autre genre de quicouinistes ; ces gens-là sont partout) qui le raillaient sur ses façons exubérantes. Il avait du Raimu en lui, mon Marcel.

Mais là, vous ne m’en voudrez pas : il est tard et je suis méchamment sur les rotules. Si vous avez envie d’en savoir plus sur ce personnage extraordinaire et oublié, et Auroville, et les utopies, je veux bien le faire… mais dans les commentaires, entre les batailles de polochons et les lancers de menhirs. Ça aurait plu au petit père Charlemagne !

Allez hop.



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Rien de rien

Cyprien Luraghi 1982 - Khumbu - Népal - Cliquez pour agrandir

Khumbu - Népal - 1982 - Copyleft Cyp


 

– Oh ! C’est le père de Lobsang !

– Lobsang… tu as de ses nouvelles à ce vieux salaud, Pasang ?

 

Sur le toit-terrasse, nous fumions notre kretek en buvant le café du soir. Une liasse de photographies sur la table basse, étalées.

Les volutes bleues du tabac giroflé se mêlaient à celles des fumigations de genévrier de l’encensoir allumé par sœur Jangmu, la délicieuse épouse de mon ami, disparue depuis…



– Ah ! Il est cloué dans un fauteuil roulant maintenant ! Voilà un homme qui s’est fait son malheur… et je vais te dire, Cyprien : il n’a personne pour le plaindre…

– Raconte.


Au bout d’une heure je savais tout. Lobsang avait fui sa haute vallée au pied de l’Everest comme tant d’autres, il y a quarante ans. Patates et sarrasin, ça va bien quand il y en a mais comme ce n’est pas souvent, l’estomac dicte aux pattes d’aller chercher l’assiette pleine ailleurs, toujours.

Notre espèce doit beaucoup à la disette : sans elle nous serions des êtres hébétés, repus, poussant byssus. Longtemps, des années, Pasang, Lobsang et une troupe de coolies avaient sué ensemble et s’étaient échinés à coltiner des sacs sur les sentes escarpées, pour quatre ronds. Un taudis leur servait de point de chute entre chaque livraison, qui pouvait durer des semaines. Livrer toutes denrées partout dans le royaume, par tous les temps, sueur dégouttant de la pointe du nez. Soixante-dix kilos d’épicerie plaquée au dos, han, han, han.

Quelques arpents de terre à sarrasin échurent à Lobsang en héritage : il raccrocha définitivement sa courroie de portage au clou, ce diplôme de misère – le namlo – et leva son premier rideau de fer. Au milieu des années soixante-dix, les premier touristes occidentaux affluèrent : l’officine de Lobsang fut la première à leur proposer ses services : location de portefaix.

Un juteux contrat avec l’agence de voyages française pour laquelle je travaillais le propulsa au premier rang des négriers de la place. Pasang, qui n’avait toujours pas un sou vaillant, se mit au service de son vieil ami Lobsang qui l’exploita jusqu’à la moelle, comme des centaines d’autres pendant vingt ans et plus, jusqu’au moment où le bras droit de Lobsang monta sa propre boîte avec Pasang pour associé.

Un gueux n’a rien à perdre que sa vie ; nombreux furent ceux qui la perdirent en travaillant pour Lobsang : porteurs gelés en bloc en haut des cols ou les doigts en moins ; dans leur masure le ventre vide ; bien trop tôt invalides, et ces veuves et leurs enfançons : moins que chiens.

Des dents. En or ça va de soi. Trois : un sourire large, épanoui sur une peau tirée lisse et luisante, derme dodu dessous, et la main potelée au doigts lourdement bagouzés. Deux chevalières. Et volubile : nous sommes du même bord lui et moi ; eux derrière sur un banc et nous deux face à face au grand bureau.

Une horripilation discrète et générale : c’est d’instinct que Lobsang me répugna dès cette première fois.

Marchand de chair humaine.


– Et puis, Pasang ?

– Après mon départ, il a enflé, enflé : de quinze groupes de trek par an à deux cent… Money, money, money. Tu es comme moi Cyprien : l’argent pour nous, c’est des patates : il en faut juste ce qu’il faut, sinon elles pourriront dans la resserre pendant que tes voisins mourront de faim.

***

Lobsang avait vu gros. Assis à son bureau. Il ferma les yeux et le plan de son hôtel de rêve resta imprimé sur sa rétine ; lentement se dissout en mosaïque sous les paupières ; il le savait, il le savait. Mais ça avait toujours marché : aller droit devant, foncer : ce culot qui l’avait jusqu’alors propulsé de son sort de porteur à celui de magnat du tourisme.

Des étincelles dispersées du plan qui retombaient comme les étoiles s’éteignant d’une bombe de feu d’artifice, il le vit en élévation. Son projet fou. Le luxe d’un palace au pied de l’Everest. La stupeur. Puis la stridulation perçante de l’acouphène ; la chute. L’épanchement et le caillot. Définitif.


– Il ne bougera plus jamais que sa tête, maintenant ?

– Oui : les meilleurs chirurgiens du monde entier l’ont vu ; c’est fini.

Après un temps de silence et en pensant aux porteurs morts dont les visages défilaient en nous, une seconde kretek s’alluma naturellement et parvint à nos lèvres. Et la nuit était là sans corneilles.



Pasang et moi en 2007 à Katmandou

 


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