Il est des photos ratées qui ne le sont pas, comme ces songes nous ravissant à deux doigts de l’éveil : de chaudes mosaïques dansent sous les paupières et d’un petit paradis nous passons à un autre en les soulevant lentement : il y a pire que ce monde où l’on se tient debout et sent si bon le café frais.
La lumière était dégueulasse, dans le fond, quand j’y repense. Et le photographe un piètre photographe.
***
Richard est passé poser des étagères dans l’atelier et le grand placard du petit salon, l’autre semaine. Alors j’ai brassé mes deux vieux cartons pleins d’images, ai nettoyé la vitre du scanner à l’isopropanol et étalé quatre diapos loupées dessus, dont celle de la jeune Shanti Devi du village de Malana dans les montagnes de l’Himachal Pradesh, en Inde…
J’aime les loupés : ils sont bons signes.
L’appareil photo déconnait ce jour-là ; un antique boîtier en grosse tôle tout cabossé et assez capricieux. Et puis j’avais pas envie de lever le camp. C’était trop bien Malana. Après trois mois de boulot avec des groupes de touristes piétons, ça faisait du bien de plus avoir à jouer au chien et au berger, tout à la fois. Et de plus entendre les réflexions désagréables et imbéciles de certains spécimens de mes compatriotes en goguette chez les sauvages dégénérés du mitan de l’Himalaya. D’être au pays, vraiment : le seul où je me sens bien. Sans boulet à traîner : les vacances enfin !
Et puis il fallait tracer, et donc partir encore, même que j’avais pas envie et mon compagnon de route Mukti non plus.
Alors j’ai dit bon, tant pis : je fais au pif, au flan à à la volée. Et clic et clac. Monsieur Sangat Ram, madame − Matadji : bonne mère − et leur fille Shanti à la fenêtre : gravés dans les sels d’argent sur la gélatine et l’acétate.
Et bye bye. Sac au dos se dandinant sur l’interminable sentier ; des mois et des mois à le marteler de nos chaussures, jusqu’au bout tant qu’à faire…
Dans la descente, plus loin j’ai pensé très fort : « J’aurai une fille et elle s’appellera Shanti Devi. »
Tous les grands marcheurs − salut à toi, l’Aigle ! − rêvent de l’aube au crépuscule la tête posée sur un corps en pilotage automatique.
Et puis le rêve prends corps ; c’est ce qu’il fait toujours quand nous tendons les muscles de la volonté.
Vingt ans plus tard il y a une Shanti Devi pour de la vraie à la maison de l’Horreur© de Puycity. Et une autre qui n’a jamais grandi dans sa boîte en plastique, à la joue frappée par une orgie de photons endiablés rebondissant dans la pénombre de la pièce, mourant aux murs de planches tapissés de papier journal. Une qui dormait depuis vingt ans, dans sa boîte à diapos loupées.
Et Gaspard ? C’est une tout autre histoire ;-)
Ce billet est dédié à Pseudo et Neuf Dixièmes Qui Ne Va Pas Tarder, et à l’Aigle : Al Nasr Al Taïr… et à tous les conquérants de l’Inutile.





Cyp Unplugged
[scansion de chants sioux en fond sonore]
Les temps changent mais ça ne se sait pas ni ne se voit, ni ne se constate : la peau épaisse et les roides oripeaux forment coriace carapace. Et pourtant : sous le caparaçon clinquant il n’est que misérable haridelle.
Plus rien n’est déjà comme avant ; cet avant que tant et tant persistent à croire toujours vivant.
En fait il n’y a plus que vers qui grouillent et des gens qui se dégrouillent en agitant leurs membres sur un corps en état de mort avancée.
J’aime quand ça craque aux entournures : ce son de grand vaisseau changeant de cap ; ces claquements secs de tôle et ces grincements de vieux bois : nouveau monde en vue.
***
Je trie les pièces à l’atelier : barrettes de mémoire vive, cartes-mères, processeurs, disques durs. Petit brin de ménage : fin prêt pour l’accueil des clients ; porte grande ouverte sur la rue ; allumage du bâtonnet d’encens rituel ; la grosse machine ronfle déjà de tous ses ventilateurs. Une gorgée de café puis une clope. Calme comme un lundi, comme on dit.
***
Et pourtant ça s’agite, je vous dit : dans mon ciboulot comme partout ailleurs dans le monde. Un hémisphère cérébral occupé à établir un devis pour l’apiculteur du coin dont la machine a été foudroyée par le dernier orage, et l’autre à gamberger sur le sujet de ce billet : le quatre-vingt dix-neuvième depuis le 14 août de l’an dernier, date du début de mon retrait progressif des grands forums de l’internet.
Rompant amarre après amarre, je fais voguer l’Ici-Blog sur une mer d’électrons libres, loin des réseaux sociaux et de tout le tintamarre à paillettes qui me blesse désormais les yeux, rivés sur le grand large à l’horizon fuyant. Où va l’esquif ? pas la moindre idée, mais il y va gaillardement sans se poser de questions.
Je sais ce qu’il quitte par contre : le monde des faux ; faux-culs et faux semblants ; l’eau tiédasse et croupie du petit marigot et les tristes pions dansants du vilain bal masqué.
***
Dans un monde suffocant tout bien droit et à l’endroit, je fais tout à l’envers et dans la démesure, rebroussant le poil quand tous les autres le caressent dans le bon sens et la mesure. Être insensé dans une société sensée et chiante comme la mort, c’est ça le truc ; ça marche à tous les coups.
Quand je vois que quelque chose déconne grave de chez grave, je fais son contraire ; un peu à la manière des Heyokas chez les Lakota1 : ces chiens fous à la fois clowns et chamanes qui font tout à l’opposé.
E la nave va…
[bris de banquise]
***
Bonii :
Pour m’dame kk et tous ceux qui aiment la grande Nina :
NINA HAGEN - TV Glotzer (White Punks on Dope)Cliquer pour écouter.
Et pour Homère :
THE TALKING HEADS - Road to NowhereCliquer pour écouter.